baniere remparts porrentruy

pierres1Vers une industrie pétrolière suisse Au coeur de l’Ajoie, les flancs du Mont-Terrible sont bardés de PIERRES QUI BRULENT !!

Article de "L'Illustré" du 20 janvier 1949

 

A lui seul le plus important gisement contient des schistes bitumineux dont L'exploitation donnerait environ 250 millions de litres d’essence...

 

 

 

 Pierres qui brûlent... Ce n’ est pas une galéjade M. Frossard, cantonnier de l’Etat, nous en administre la preuve. Armé de deux morceaux de bois, il extrait une plaque de schiste du brasier, une collerette de flammes jaunes la ronge doucement. La chaleur fait fondre la neige autour du feu.

 

 

 

 

pierres2Oui, cela se passe en Suisse. Au coeur d’ une région un peu deshéritée parce que ne parlant pas la méme langue que sa capitale cantonale, et parce que le grand tourisme n'a pas encore transformé ses paisibles localités en "stations d’étrangers". Pas encore, disons-nous, car depuis vingt ou trente ans, le Jura sort d’un isolement en bonne partie dù aux mauvaises communications. Point de grands hôtels, de dancings tapageurs, de façades incendiées par le nèon. De vertes campagnes doucement vallonnées où les gens pressés s'ennuient, de vastes pâturages qui s’étagent sur les flancs de la chaine du Jura, longue de quelque 300 kilomètres. Ce Jura, terre romande, est la patrie de l'horlogerie et de la mécanique fine. Serait-il simultanément terre à pétrole ?

Courtemautruy est un hameau. Deux ou trois dizaines de maisons, un modeste clocher, des vergers, un café, la "Croix Fédérale", une école et huit abonnés au téléphone. C’ est dire qu’ on respire la paix, la grande paix des champs. Porrentruy, en ligne droite, est distante de six kilomètres, au Nord. Le hameau de Courtemautruy est situé entre deux célébrités Courgenay, cause de Gilberte, et Saint-Ursanne, merveilleuse petite bourgade gothique qui se mire dans les eaux vertes du Doubs. Or, Courtemautruy ignore sa chance, celle de reposer sur un sol apte autre chose qu’à la culture des pommes de terre et des poireaux.

M. Lucien Lièvre, professeur Porrentruy, géologue connu par nombre d’ ouvrages qui font autorité en la matière, est l' auteur des découvertes géologiques ajoulotes auxquelles nous consacrons le présent reportage.

 

Cette constatation nous amène tout naturellement tâter un peu de cette science, réservée aux érudits patients, qu’ est la geologie.

 

La voix du spécialiste

Géologue connu, auteur d’ ouvrages qui font autorité en la matière, M. Lucien Lièvre, professeur à Porrentruy, a découvert le pétrole jurassien, il déjà plusieurs années. Il ne s’ en vante d’ailleurs pas le moins du monde, uniquement préoccupé qu'il est de rendre la Confédération attentive aux richesses de son soL Chercheur infatigable, il s’ adonna, cinq ans durant, de patientes ptospections, parcourant l’Ajoie en tous sens, dirigeant les fouilles, coupes et sondages qui, dès 1943, devaient aboutir un résultat concret. Le flanc nord du Mont-Terrible-Lomont retint surtout son attention, et il s’ efforfa d’en déterminer les diverses couches géologiques et leurs matériaux utiles. A cette époque encore très récente, la guerre battait son plein, et la Suisse déployait de laborieux efforts pour importer le pétrole sans lequel sa vie économique et sa défense sont vouées à la paralysie. Après de longues recherches, il découvrit d’importants bancs de schistes bitumineux situés à fleur de terre dans des zones propices une exploitation rationnelle...

Les schistes bitumineux

Parmi les substances minérales susceptibles de constituer la base d'une nouvelle industrie de carburants et lubrifiants nationaux, les roches bitumineuses sont celles qu' on rencontre en plus grande abondance en Suisse.

- Dans quelles régions en trouve-t-on, demandons-nous au professeur Lièvre

- Au Tessin (San Giorgio), dans le Val de Travers, dans le canton de Genève (Dardagny), dans le Jura enfin. Ces derniers gisements, sans contestation possible, sont ceux qui offrent le plus d’intérèt. Ils appartiennent à la couche géologique appelée Lias. Or, ces schistes se rencontrent dans différentes régions du Jura, du Randen (canton de Schaffhouse) l’Ajoie.

- Quelles sont leurs caractéristiques ?

- Ce sont des formations argileuses ou marneuses de la consistance de l’ ardoise, renfermant des hydrocarbures insolubles qui ne peuvent étre élaborés que par une carbonisation en vase clos. Cette opération engendre des huiles semblables au pétrole brut, dites «huiles de schistes»...

- D' où l' on extrait...par distillation fractionnée, des essences de pétrole, du gaz-oil, des huiles de graissage, de la paraffine, du brai, du coke, du souffre, etc...

- Eh ! Cela devient intéressant. Mais quelle est l’ origine de ces schistes ?

- Ils font partie de la catégorie de dépóts minéraux que l’on appelle les sapropélites. Or, le sapropèle résulte, comme l’a très exactement expliqué le professeur J. de Lapparent, de l’ accumulation et de la putréfaction à l’ abri de l'air d’ une infinité d’ organismes de petite taille ou de débris d’ organismes des ètres planctoniques ou vivant en "fleur d’ eau", tant animaux que végétaux, principalement des algues gélatineuses et huileuses.

- Revenons-en à l’ essence, si vous le voulez bien. Les études auxquelles vous vous étes livré vous ont-elles permis d’établir la quantité de pétrole que l’ on pourrait extraire de ces schistes ? Combien de litres par tonne ?

- Une tonne de schise donne en moyenne 50 litres d’huile de première qualité (en France, la Socaline est extraite des schistes bitumineux). Or, nous évaluons le gisement de Derrière-Mont-Terrible  en millions de tonnes. Nous pouvons donc prétendre qu’à lui seul, il constitue une réserve de 250 millions de litres d’huile... Impressionnant surtout lorsque l’on sait que nos autorités fédérales ont récemment décidé de consacrer la jolie somme de 60 millions de francs à la construction de citernes benzine...

- Oui, et n’oublions pas que le Jura constitue lui-méme un réservoir naturel qui ne s’épuisera pas. Précision intéressante je viens de citer l'essence française provenant des schistes traités aux usines des Télots, près d'Autun. Or, pour extraire le schiste français, il faut descendre 120 mètres sous terre. Ici, au Jura, les gisements sont au niveau du sol. Nous n’ avons que la peine de nous baisser...

- Le gisement de Derrière-Mont-Terrible est-il épais ?

- Son épaisseur est en moyenne de 18 mètres. 11 s’étend sur une distance de 4,5 kilomètres. Nous avons effettué des prélèvements et avons envoyé plusieurs wagons d’échantillons en Suède. L' expertise a admirablement réussi et les résultats des 339 essais ont été des plus concluants

 

Sur le terrain

 

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De Courtemautruy, la route prend le Mont-Terrible d’ assaut, montée qui met les moteurs à rude contribution. Le froid est vif et quelques flocons de neige batifolent dans l'air. Il neige de rage... Mais voici qu’ après un virage en épingle cheveux, un bon feu nous accueille, entretenu par le cantonnier Maurice Frossard. Une épaisse fumèe gris-bleu se dégage du brasier. Nous nous approchons. Ma parole, ça sent le pétrole à plein nez, à vous donner des étourdissements Que peut-on bien brûler ? Nouvelle surprise : ce qui se consume en crépitant doucement, ce sont... des pierres !  Du schiste, précisément. De grandes plaques d’ardoise entassées au bord de la route. Pour nous convaincre, le brave cantonnier, mumi de deux bàtons, extrait une de ces galettes grises du brasier. Nous pouvons constater que cette pierre brule bel et bien. Une délicate collerette de flammèches jaunes la ronge doucement, avec un petit bruit qui rappelle celui de l’huile bouillante dans la lèchefrite !

A deux pas de là, la mine... La couche de schiste affleure le sol. Une vaste fosse a été creusée en plein banc, un trou de trois mètres de profondeur. "Il en a encore quinze là-dessous ", nous confie M. Lièvre. Tous les sondages ont été des plus concluants. Il y a des milliers d’ànnées, lors de la gigantesque poussée géologique qui donna naissance au Jura, une rupture se produisit ici. Ce qui explique l’ affleurement, sur presque 5 kilomètres, de l’ anticlinal (sommet de la couche géologique). On ne saurait rèver conditions plus favorables l’ extraction... Une dernière caractéristique mérite d’ètre rapportée les analyses des savants suédois ont révélé la présence d’importantes quantités d’ ... uranium dans les gisements bitumineux qui constitueraient les gites naturels les plus étendus de l'élément qui est la base de la production de l'énergie atomique.

Mais, c’ est là une autre histoire... L'important, pour l’heure, est de savoir que l’Ajoie est un pays qui, économiquement parlant, n’ pas dit son dernier mot, et que cette belle région est mème de rendre de précieux services au pays, aussi bien en temps de guerre (carburant) qu’ en temps de paix (construction). Ces réalités méritaient d’ètre signalées à l’ opinion. Cest ce que nous nous sommes efforcé de faire en nous gardant bien de nous éloigner du domaine des faits scientifiquement contrólés et prouvés. G. G.

 

Article de "L'Express" du 30 janvier 1074 :

Du «pétrole» en Ajoie: qu'attend-on pour exploiter ces bancs de schistes bitumineux?

Le quotidien « Le Pays » de Porrentruy a consacré une page et demis de son édition d'hier à rappeler les travaux d'un ancien professeur bruntrutain, M. Lucien Lièvre qui, il y a plus de trente ans, avait découvert en Ajoie d'important bancs de schistes bitumineux, situés à fleur de terre, dans des zones propices à une exploitation rationnelle et rentable. Ces bancs se trouvent dans les flancs du Mont-Terri, dans la région de Courtemautruy, c'est-à-dire à environ 6 km à vol d'oiseau du chef-lieu.

Le quotidien de Porrentruy rappelle que l'exploitation des schistes bitumineux permet de récupérer des huiles minéra les et de fabriquer des sous-produits, tels que du béton cellulaire.

Par distillation fractionnée on en extrait des essences de pétrole, du gaz oil, des huiles de graissage, de la paraffine, du soufre. Selon les études faites en son temps par le géologue Lucien Lièvre, le gisement en question peut être évalué à 5 ou 6 millions de tonnes. On en pourrait tirer 250 millions de litres d'huile. M. Lièvre avait envoyé en Suède plusieurs vagons d'échantillons prélevés près de Courtemautruy et les résultats des analyses avalent été des pins concluants. « Le Pays » laisse entendre que les recherches effectuées il y a 35 ans sont demeurées sans suite, que les documents et résultats des sondages et des analyses ont, pour l'instant, disparu et qu'il serait temps de les sortir des tiroirs où ils doivent être enfouis.

Il n'y aura donc aucune suite...Le Mont-Terri restera inviolé. La première crise pétrolière ayant ébranler le monde.