baniere remparts porrentruy

calabri3A FONTENAIS

Calabri, ce lieu paisible à l’histoire agitée

Par Matthieu Hofmann - Le Quotidien Jurassien

 

Calabri, vallon bucolique sur les hauteurs de Fontenais, a appartenu pendant 40 ans à l’armée. Une période qui a marqué notre guide, Claude Voisard, enfant de Fontenais et amoureux du lieu. ៑ «Tout le monde voulait le départ de l’armée, raconte-t-il. Je n’ai jamais compris pourquoi l’armée s’intéressait à Calabri. On peut y faire plein de choses, mais pas des exercices de tir!»

 

 

 

 

 

 

 

 

«Pour nous, Calabri était un mythe.» Claude Voisard, né à Fontenais et habitant du village depuis toujours, revisite avec nostalgie ses souvenirs d’enfance lorsqu’il venait, le dimanche, passer la journée à Calabri avec sa famille. «Nous y montions à pied, cueillir des champignons ou des noisettes», se rappelle-t-il. Calabri a appartenu à l’hôpital de Porrentruy avant de venir étoffer les propriétés communales, au XIX siècle. En 1906, Fontenais vend ces 47 hectares à un privé. Dès lors démarre l’âge d’or de Calabri, dont notre guide se rappelle.

Les cueilleurs repartaient souvent avec le sourire, un panier rempli de champignons ou de noix. Les chasseurs s’en allaient à la quête du sanglier, comme l’a longtemps fait Claude Voisard avec son père, «des moments magiques». Et de se souvenir de ce braconnier qui laissait son fusil à Calabri pour ne pas éveiller les soupçons. «Il y avait une ferme qui faisait office d’auberge, une famille de Suisses allemands la tenait, indique encore Claude Voisard. On pouvait y manger du pain, du fromage ou boire un peu d’une horrible piquette. Nous, les enfants, buvions un cidre aigre. Après deux verres, nous étions un peu pompettes.»

Au début des années 1950, on vend le domaine à une famille Willemin de La Courtine. «Ils avaient vraiment l’intention d’améliorer le site, en développant notamment les bâtiments agricoles, et d’être plus actif dans l’accueil des gens», relate Claude Voisard. Dès l’autorisation permettant de couper le bois nécessaire à la réalisation de ces travaux acquise, la femme du nouveau propriétaire décède. L’homme laisse tomber l’intégralité de ses projets et cherche un acheteur.

«Un filou» qui a flairé le bon coup

A l’époque, les premières rumeurs concernant un intérêt du Département militaire fédéral (DMF) pour Calabri se font entendre. L’armée est à la recherche de terrains pour y effectuer des tirs. Ce «Monsieur Willemin» n’entend pas vendre au DMF et entre en contact avec «un homme qui a flairé la bonne affaire, un filou». L’homme, de Pleujouse, rachète Calabri pour 119 000 fr., en 1957, et avec une clause qui dit qu’en cas de vente à la Confédération, il devra céder la moitié du bénéfice réalisé à l’ancien propriétaire. «Il a été très naïf, il n’y a eu aucun acte officiel d’établi», regrette Claude Voisard.

Le nouvel acquéreur vient rarement à Calabri et le lieu se meurt. Les randonneurs se font de plus en plus rares alors que le restaurant n’est déjà plus exploité. Le 29 mai 1961, le DMF met la main sur Calabri pour 137 500 fr. Certainement moins que ce que l’homme de Pleujouse espérait.

La commune de Fontenais n’avait pas été mise au courant et les tractations se sont faites dans le secret le plus total, provoquant la colère de la population. «La protestation a été vive et immédiate, assure Claude Voisard. Nous supprimer Calabri, c’était nous tuer. Fontenais a toujours eu cette mentalité antimilitariste. Si un enfant du village choisissait de devenir policier ou douanier, il évitait de remettre les pieds à Fontenais.»

 

Mobilisation générale des habitants du village

calabri1Les tirs et le passage des chars et des camions sont autant de déprédations et de désagréments qui ne font qu’augmenter la colère des villageois. «Ils tiraient en travers du vallon, du sud au nord, mais par ricochet, les balles retombaient dans la forêt, qui appartient à la commune, raconte Claude Voisard. Ils ont détruit la ferme pour des exercices bidon, il n’en reste rien.»

Des manifestations sont organisées, notamment une d’envergure sur la place de la Fontaine. «Nous étions des milliers, de toute l’Ajoie et même de plus loin, sous la pluie», se remémore Claude Voisard, qui assure que des agents de la police fédérale avaient intégré les manifestants et prenaient des photos. Le Groupe Bélier, qui était en campagne à Porrentruy ce soir du 15 juin 1968, vient prêter main-forte aux manifestants. «En réponse, ils ont tiré pendant les vacances, à 6 h du matin...», ajoute encore le natif de Fontenais.

Une dizaine d’années plus tard, l’entrée en souveraineté du canton offre une lueur d’espoir aux habitants. Afin d’éviter de passer par Fontenais, qui possède le chemin qui monte à Calabri, le DMF démarche Chevenez et Bressaucourt dans le but de construire une route qui relierait Bure à Calabri. A la stupéfaction générale, l’assemblée communale de Bressaucourt accepte. Heureusement, Chevenez refuse.

Avec ce nouvel allié qu’est le canton du Jura, Fontenais entreprend des démarches pour racheter Calabri. Un moratoire empêchant les tirs pendant 5 ans est signé. Dès lors commencent d’âpres et de délicates négociations. Une fois le moratoire terminé, les militaires ne reviennent plus à Calabri, sans pour autant que la vente se concrétise.

 

Retour au bercail pour Calabri

Au début de l’année 1995, le Conseil communal réitère sa demande de rachat. Le DMF refuse d’échanger avec la commune, mais veut bien rencontrer le Gouvernement jurassien. «Nous avons perçu cela comme une vraie humiliation», explique Claude Voisard, marqué par cet épisode. «Le Gouvernement a dit au DFM que le Jura était d’accord que l’armée construise à Nalé s’ils laissaient tomber Calabri», se souvient-il.

Les assemblées communales de Fontenais et de Brassaucourt acceptent le rachat de Calabri en 2001. Fontenais versera 151 000 fr. pour 32 ha, Bressaucourt 61 000 fr. pour 15 ha. «Ouf, ils étaient enfin partis», conclut Claude Voisard.

Sources :  Le Quotidien Jurassien

 

Images de Calabri (par Laurent Barthod - Ajoie.net)

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