baniere remparts porrentruy

manufacture burrusLa bonne fortune des Burrus, grâce au tabac

(Article Le Temps.ch par Serge Jubin)

Paysan alsacien débarqué à Boncourt en 1814, Martin Burrus a posé les bases d’un empire industriel porté par six générations. Fervents catholiques, les Burrus furent aussi de généreux mécènes. Vingt ans après la vente de la manufacture de cigarettes, la famille et la fortune sont disséminées.

Article de : Le Temps.ch - par S. Jubin (03 janvier 2017)

 

 

Juin 1996. Après 182 ans et l’arrivée discrète de Martin Burrus avec sa famille à Boncourt, dans le hameau isolé de Milandre, coup de tonnerre dans le ciel industriel jurassien. Pourtant en grande forme – elle venait de réaliser sa meilleure année avec un chiffre d’affaires de 523 millions, couvrant notamment 27% du marché suisse –, la manufacture de cigarettes F.J. Burrus était vendue à Rothmans, qui la cédait à BAT en 1999. Il s’agissait d’assurer la pérennité de l’entreprise, considérée par son dernier patron, Charles Burrus, comme «une souris obligée de survivre en courant entre les pattes des éléphants multinationaux».

usine batL’événement marque le retrait progressif des Burrus du paysage jurassien, après y avoir très fortement pesé (45% de la manne fiscale cantonale des personnes morales).


Une légende dorée

Les Burrus sont une vieille famille paysanne et vigneronne alsacienne. Une légende dorée raconte qu’un lointain ancêtre, Sextus Afranius Burrus, chevalier romain, occupait le poste de préfet de Claude puis de Néron à Rome. Une plaque retrouvée à Vaison-la-Romaine l’attesterait.

 

En fin de XVIIIe siècle, les Burrus alsaciens fabriquent des rouleaux de tabac à fumer et à chiquer. Libéralisé avec la Révolution française, ce marché est bridé par le monopole du tabac instauré par Napoléon en 1811. C’est pour cette raison que Martin Burrus franchit la frontière et vient s’installer près de Boncourt. On raconte que sa femme allait vendre au marché de Porrentruy les rouleaux confectionnés à la main, que les consommateurs découpaient en rondelles pour les piler dans leurs pipes. Il est probable que les meilleurs clients de Martin Burrus étaient les contrebandiers contournant le monopole français.

L’affaire prend de l’importance à partir de 1830, lorsqu’elle est reprise par le fils de Martin, François-Joseph. Il s’installe au centre de Boncourt, construit des ateliers.
En 1868, François-Joseph transmet le flambeau à quatre de ses cinq fils. Deux, François et Joseph, poursuivent l’activité à Boncourt. Les deux autres, Martin et Jules, retournent en 1872 en Alsace pour y implanter une filiale, à Sainte-Croix-aux-Mines, entre Colmar et Strasbourg.

joseph burrusLa famille met en place un astucieux système de participations croisées: les quatre frères sont associés à parts égales de l’entreprise familiale. Ceux qui exploitent le site de Boncourt empochent chacun 30% des bénéfices locaux, les frères rentrés en Alsace 20%. La répartition est inversée pour l’affaire alsacienne. L’Alsace devenue allemande est un terreau très favorable. En 1914, grâce au marché allemand, la manufacture de Sainte-Croix-aux-Mines fait dix fois le chiffre d’affaires de Boncourt.
Le retour de l’Alsace sous juridiction française en 1918 signifie le retour du monopole d’Etat, partiel jusqu’en 1946. La manufacture redevient régie nationale, nationalisée définitivement après la Seconde Guerre mondiale. Les Burrus doivent s’avouer vaincus, ils ont malgré tout réussi à faire fortune.

François-joseph Burrus (1805 - 1979)

 

 

 

 Diversification de la branche française

La cigarette apparaît en 1886. Il faut la produire à l’échelle industrielle. Abandonnant le cigare, les Burrus inventent la Parisienne, vendue en paquets carrés. Les quatrième et cinquième générations amassent gentiment de la fortune. En misant exclusivement dans le tabac à Boncourt, en se diversifiant pour la branche de la famille retournée en France. Maurice Burrus (1882-1959) fera des affaires financières, de la politique et vouera une passion dévorante à l’archéologie. Il a fait de Vaison-la-Romaine le premier site archéologique de France, y investit 40 millions de francs de l’époque. Fernand Burrus (1884-1955) se lance dans le chocolat. Aujourd’hui encore, Jean-Paul Burrus est industriel chocolatier en Alsace et en Suisse.

 

Burrus, nom qui signifie richesse

Lorsque Charles Burrus (1929-2011) devient directeur technique, en 1960, le site cigarettier de Boncourt ne cesse d’innover dans les techniques de production. L’industrie est extrêmement profitable, les Burrus sont devenus des gens riches. Ils achètent systématiquement les machines les plus innovantes. Sans jamais recourir à l’emprunt. Dans certains milieux, au milieu du XXe siècle, on cite «3B» comme étant les industriels les plus riches du pays: Bührle, Boveri et Burrus. La société a longtemps été une affaire familiale en nom collectif, transformée en SA en 1979 puis en holding en 1984 seulement.

Les Burrus ont organisé en 1995 une réunion de famille des descendants de Martin. On a envoyé un millier d’invitations. «L’esprit familial a tenu grâce au vaisseau amiral de Boncourt», rappelle Ghislain Burrus, issu de la branche retournée en Alsace, qui a fait carrière commerciale dans les parfums et les cosmétiques.

Membre de la sixième génération, il fut l’un des quatre derniers administrateurs de la manufacture de Boncourt. Il a pour ce faire suivi le parcours imposé: pas question d’entrer par la grande porte. La règle stipulait qu’avant de siéger à la direction, il fallait effectuer des stages d’ouvrier. Sortant de Sciences Po Paris, Ghislain s’y est partiellement soumis, «contraint de loger chez l’habitant» alors que les Burrus disposaient de somptueuses demeures à Boncourt.
S’appuyant sur des valeurs familiales fortes, où la pérennité de l’affaire primait toutes les divergences – on raconte qu’Albert et Henry, de la 4e génération, se disputaient à coups de cannes –, les Burrus ont aussi été à la pointe du progrès social. Ils ont été les premiers en Suisse et les deuxièmes en Europe à octroyer des allocations familiales en 1916, puis l’assurance maladie, une caisse de retraite, des prêts immobiliers et des allocations de naissance. Lors des deux guerres mondiales, ils ont accueilli quantité de réfugiés. Ils ont aussi généreusement distribué des cigarettes aux soldats.

residence burrusCatholiques conservateurs, ils ont beaucoup donné. Lorsque son petit-fils dit à Albert Burrus (1877-1960) qu’il «se fait avoir» à distribuer de l’argent à ceux qui viennent le solliciter, l’industriel lui rétorque: «Même si je donne à bon escient une seule fois sur dix, ça me convient.»
Mécénat catholique et associatif

Le lien à la religion catholique est puissant. André Burrus, grand-père de Ghislain, avait épousé la sœur du cardinal Feltin, archevêque de Paris. Gérard Burrus (1910-1997) était camérier secret de cape et d’épée et membre de l’Ordre de Malte. «Il avait accès aux appartements du pape», rapporte Ghislain Burrus, ajoutant: «Ils vivaient très intensément leur religion et la mettaient en exergue dans la vie de tous les jours.»

Le mécénat exubérant dépassait la religion et touchait à la vie associative régionale. Léon et Gérard Burrus ont multiplié les soutiens aux sociétés de Boncourt et d’Ajoie, s’imposant au passage une lutte d’ego. Quand l’un construisait une piscine, l’autre érigeait un stade de football. Quand l’un offrait de l’argent à la fanfare, l’autre faisait de même au club de sport.

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Etait-ce pour évacuer le potentiel scrupule d’avoir fait fortune en vendant un produit qui tue? Ghislain Burrus rappelle qu’à l’époque, «on n’avait pas conscience de sa nocivité». Et de faire remarquer que les Burrus, forcément fumeurs, ont tendance à vivre longtemps: deux membres de la cinquième génération sont toujours de ce monde, René à 93 ans, Paul 96.
La saga du tabac s’est donc interrompue en 1996. Il ne reste plus aujourd’hui, à Boncourt, que Bernadette Burrus, la veuve de «Monsieur Charles». Tous les autres mènent leur propre carrière loin du Jura et du tabac. «Mes enfants sont dans le numérique et ils ne sont jamais allés à Boncourt», avoue Ghislain. Seul Jean-Paul perpétue la tradition industrielle avec la production chocolatière et le conditionnement de thés, maintenant la tradition sociale: il a fait construire un village pour les ouvriers de ses plantations de cacao en Equateur.

On ose cette question: combien l’entreprise a-t-elle été vendue en 1996? D’aucuns avaient articulé le montant d’un milliard de francs. Ne voulant pas communiquer le montant de la transaction, Ghislain Burrus ne dément ni n’acquiesce lorsqu’on articule la fourchette d’une fois à une fois et demie le dernier chiffre d’affaires. Ajoutant qu’à l’instar de la famille, aujourd’hui éclatée, la fortune l’est elle aussi.
Un conte de fées avec ses tragédies

La saga Burrus est présentée comme un conte de fées, un exemple de persévérance industrielle transmise de pères en fils (seul Maurice fut célibataire et sans descendance masculine), avec des personnalités au caractère trempé, des valeurs familiales, sociales, religieuses, d’honnêteté, de parole donnée, un mécénat d’envergure. «Nous avons toujours essayé de rester à notre place avec un certain sens de la réalité, dit Ghislain Burrus. Nous savons que nous sommes descendants de paysans, avec les pieds dans la glaise.»

Le conte de fées comprend aussi ses tragédies. Dans les cinq années qui ont suivi la vente de 1996, les frères cadets de trois administrateurs de la sixième génération sont morts lors d’accidents. Le frère de Xavier Burrus, Dominique, était avec son fils de 18 ans dans l’avion SR111 qui s’est abîmé en 1998 à Halifax. Le frère de Charles Burrus, Hubert, s’est noyé en Méditerranée en 1999. Jean-Noël, frère de Ghislain, est lui décédé dans une avalanche à Megève. La fatalité, sans autre signe du destin, selon Ghislain Burrus.
Chronologie – L’essentiel en quatre générations


1. Origine lointaine de la famille

Les Burrus sont une vieille famille alsacienne, provenant de Dambach au pied des Vosges, terrienne, vigneronne et spécialisée dans la fabrication du tabac à chiquer. Au début du XIXe siècle, victime du décret sur le monopole du tabac de Napoléon, Martin Burrus (1775-1830) s’installe à Boncourt. Son fils François-Joseph lance les Tabacs FJ Burrus.


2. Grands ancêtres et hauts faits

Le mécénat inspiré de la religion catholique pratiquée assidûment conduit les Burrus de Boncourt (MM. Gérard, Léon, Charles) à dépenser en rénovation de chapelles et construction de carmel, en réalisations d’installations sportives (centre équestre, piscine, stade de football), d’EMS ou en soutien au collège catholique Saint Charles de Porrentruy.

3. Les noms qui restent

Maurice Burrus (1882-1959). Descendant de la branche retournée en Alsace en 1782. Il y fait fortune et connaît une trajectoire épique. Il constitue l’une des plus remarquables collections de timbres au monde. Il est député et passionné d’archéologie. Entre autres mécénats, il dépense 40 millions de francs français de l’époque pour les fouilles de Vaison-la-Romaine et finance la rénovation des arènes d’Avenches.

4. Les représentants actuels

Ghislain Burrus (1948-). L’un des trois derniers administrateurs (avec Charles et Paul; Xavier avait auparavant cédé ses parts) qui ont vendu la manufacture de Boncourt en 1996 au groupe Rothmans. Formé à Sciences Po à Paris, il a fait carrière au sein du Groupe L’Oréal, dont il a dirigé la filiale suisse «parfum et beauté» à Lausanne de 1984 à 1998.

Sources:

- «De Milandre à aujourd’hui», 1814-2014, BAT 2014

- «De Boncourt à Saintes-Croix-aux-Mines, le coup de tabac des Burrus», Philippe Turrel, Editions du Musée

- Dictionnaire du Jura