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Elle met les chasseurs en garde

En Ajoie officie la seule garde-chasse de Suisse, Mylène Thalmann. Dans les forêts jurassiennes, les chasseurs respectent la dame et content leur passion.

Article du magazine "Coopération" parue le 14 septembre 2015. (Alain Wey, rédacteur)

Photos : Nicolas De Neve

 

 

 

 

 

 

 

 

Une femme dans un monde d’hommes. En ce mercredi de septembre, la chasse au chamois débute en Ajoie, à environ 15 km de Delémont (JU). Mylène Thalmann fait sa tournée, accompagnée de Floyd, son fidèle compagnon canin devenu son collègue de travail. Au détour d’une prairie, elle croise le chasseur Rémy Stadelmann, à l’affût d’un chamois mâle, dont il épie les habitudes géographiques depuis presque un mois. On chuchote. Le silence est d’or, mais le gibier ne montrera pas le bout de sa truffe ce matin.

Depuis son entrée en fonction en octobre 2013, la garde-faune a tissé des relations amicales avec les adeptes ajoulots de la Diane. «Malgré le fait qu’on fasse la police, on se connaît, on se tutoie.» Son métier s’étend bien au-delà de la surveillance de la chasse et de la pêche sur le terrain. «On s’occupe aussi du gibier accidenté sur les routes. Lorsque des travaux vont être réalisés au bord des rivières, on va faire des pêches électriques pour endormir les poissons avant de les déplacer. On régule les espèces nuisibles comme le renard, le blaireau et les corneilles. On va faire des tirs la nuit avec les gardes-faunes auxiliaires. On recense les populations d’animaux au printemps.» Les dégâts dans les cultures causés par les sangliers et les blaireaux sont aussi de son ressort. «On travaille beaucoup chez les agriculteurs, dès qu’ils ont des problèmes avec des bêtes sauvages. Bref, on s’occupe de tout ce qui touche à la faune sauvage.»

 

Chien de rouge: Floyd piste les traces de sang d’un gibier blessé.


Évidemment, Mylène Thalmann lutte aussi contre le braconnage, bien qu’il ne soit plus monnaie courante. Est-ce un avantage d’être une femme? «Pour certaines choses. Cela dépend des personnes. Mais ceux qui pensent pouvoir profiter en se disant que c’est une fille et qu’elle ne va rien dire, sont mal tombés!» Celle qui a été gendarme à la police cantonale pendant quatre ans a décroché cette place alors qu’elle était en concurrence avec une vingtaine d’hommes. Aujourd’hui, c’est une nouvelle aventure qui a débuté pour la jeune femme de 33 ans: elle planche sur son brevet fédéral de garde-chasse avant de s’atteler à celui de garde-pêche.

 

La chasse, une histoire de famille

Après ces impressions forestières, le café est partagé à la ferme Grandgiéron de Rémy Stadelmann (49 ans) en compagnie de son père Joseph (84 ans), de son fils Jérémy (19 ans) et de Mylène. Dans cette famille d’agriculteurs, la chasse s’est transmise de génération en génération. «Ça coule dans mes veines, lance Rémy, patenté depuis 1989. Quand j’étais gamin, on suivait mon père et mon grand-père à la chasse.» Et Joseph de se rappeler qu’il allait vendre les fourrures de renards à Thoune avec son père dans les années 1950-1960 et qu’ils pouvaient ainsi payer leur permis de chasse.

 

Chasseurs de père en fils: Rémy, Joseph et Jérémy Stadelmann.


Quant à Jérémy, il terminera sa formation au printemps. Il incarne la cinquième génération de chasseurs de la famille. «Aujourd’hui, le chasseur joue un rôle de régulateur de la nature», rappelle Rémy. Les cheptels de gibier ont en effet connu une forte augmentation ces dernières décennies. Alors que dans le Jura, on chassait principalement le lièvre et le renard il y a cinquante ans, les ongulés ont repeuplé les forêts. Les populations de chamois, de chevreuils et de sangliers restent les mêmes année après année avec une chasse de gestion. «J’ai été estimateur pour les dégâts de sangliers de 2008 à 2014, explique Rémy. Ils retournent les cultures ou les prairies pour se nourrir (vers, semis, racines, maïs).» Réguler une population qui augmente chaque année de 100 à 150%, voire de 200% dans les années fastes, n’est donc plus une question morale, mais bien un besoin pour préserver l’agriculture. Peu de gens peuvent d’ailleurs se targuer de connaître aussi bien la faune sauvage et les cycles de la nature que les chasseurs. La meneuse de la harde de sangliers ne sera, par exemple, pas tirée, car c’est elle qui éduque et signale où et quand il faut manger. Tout comme la femelle du chamois accompagnée de son chevreau. «On ne s’occupe pas seulement du gibier à l’action de chasse, mais on s’en occupe tout le temps», renchérit Rémy.

 

«Ce qui me plaît? Être dans la nature et le contact avec les gens!» 

Mylène Thalmann, 33 ans, garde-faune

 

Convivialité, harmonie avec la nature

De retour en forêt au lieu dit de Rière la Garde, les chasseurs s’attablent pour partager des filets de sandre frits. La garde-faune converse avec eux. «Elle se fait respecter et c’est normal», lance Eric Gerber, le cuisinier. Car, si Mylène Thalmann n’a pas le droit de chasser – métier oblige, elle doit par contre faire le permis de chasse. Pour elle, l’éthique de la chasse n’est pas un vain mot. Elle sait que c’est un sacerdoce pour la majorité des 120 chasseurs qu’elle contrôle en Ajoie.

 

À gauche de Mylène, le garde-faune auxiliaire Serge Stadelmann.


Avec Floyd, son American staffordshire terrier, Mylène a fait une formation de chien de rouge. «Je l’entraîne à rechercher le gibier accidenté sur la route ou blessé à la chasse et que l’on n’a pas retrouvé. On utilise les chiens pour pister les traces de sang.» Floyd ne tient plus en place; il sait qu’il va devoir chercher, renifler et il aime ça. La garde-faune lui pose le harnais avec la longe. Quelle profession multiple, madame! Avec la garde-faune genevoise, Mylène est la seule femme à avoir cette casquette, à la différence non négligeable que la chasse est interdite dans le canton lémanique.

 

Eric au fourneau: filets de sandre frits au menu.


À table, les discussions vont bon train. Etienne Dobler, président de la Fédération jurassienne des chasseurs, insiste sur l’action de chasse, c’est-à-dire la connaissance du terrain, des armes, du comportement du gibier et le travail du chien. «En octobre et novembre, on va à la chasse le lundi, le mercredi et le samedi et on peut tirer trois chevreuils. Les 30 à 40 autres que l’on croise, on les regarde. Les prélèvements sont toujours adaptés à la capacité d’accueil du territoire.» Et Rémy Stadelmann d’ajouter: «Je suis un type nature, toujours sur les quatre chemins en forêt, avec mes chiens. L’important, c’est toute la préparation, tout ce qui se passe avant de tirer le gibier.» Et si les lois et les règlements ne sont pas respectés, la garde-faune veille au grain. «Malgré le fait qu’on fasse un travail de police, nos relations sont amicales. Après, si on doit dénoncer quelqu’un, on le dénonce!» C’est pourquoi, les chasseurs écoutent la dame!

 

Fédération cantonale jurassienne des chasseurs (FCJC)

Ambiance conviviale sur la place de pique-nique de Rière la Garde.