baniere remparts porrentruy

A Bure, Le Paradis se trouve juste entre L’Enfer et Le Purgatoire

Le hameau isolé était jadis considéré comme un carrefour des sorcières. Axe de contrebande, cet au-delà du Jura suisse a vu passer la bande à Baader. Le lieu-dit abrite une chapelle votive et une brasserie

Image : bure.ch

 

 

Moulé dans son canapé en cuir antique, face à un téléviseur éteint, Joseph Vallat a la tête enfoncée dans une casquette inexpressive. Le vieil homme flotte dans un bermuda bariolé. Il agite avec découragement une tapette à mouches. «Pendant la Seconde Guerre mondiale, Le Paradis était un haut lieu de contrebande de victuailles et de tabac», se souvient-il brusquement.

Le personnage de 89 ans est le patriarche de l’exploitation agricole contiguë au lieu dit Le Paradis. Son domaine est spécialisé dans l’élevage (vaches allaitantes, volailles, cochons) et la culture de céréales. Devant chez lui, un écriteau estampillé «Sentier des passeurs» indique l’existence d’un circuit touristique pédestre. «Les paysans du coin ont permis à des personnes fuyant la France occupée de transiter par ici. On disait de ces réfugiés, fraîchement arrivés en Suisse, qu’ils logeaient Au Paradis», poursuit notre hôte.

L’endroit, sorte de carrefour des Evangiles, est des plus isolés. A gauche, le Purgatoire, où est né, a grandi et habite depuis toujours Joseph Vallat et son clan. A droite, l’Enfer. Entre les deux, se trouve le hameau du Paradis. Pour peu, l’on croirait ce trio surplombant le village de Bure, dans le Jura, tout droit sorti de La Divine Comédie. Sauf qu’ici, point de Virgile ou de Béatrice pour guider le poète. Le périmètre abrite trois fermes séparées de quelques centaines de pas. Chacune porte le nom de l’un des règnes supraterrestres décrits par Dante. Mais la comparaison avec l’œuvre médiévale de l’auteur florentin s’arrête là.

Le Paradis jurassien et son voisinage n’ont rien de surnaturel. Même si, à première vue, il n’y a pas âme qui vive en ces parages. Le secteur, replié en bordure du district d’Ajoie, est assiégé de plantations de colza, d’orge, de blé ou de maïs. Pâturages à perte de vue, jouxtant la frontière qui mène aux localités françaises toutes proches de Croix et, champ lexical oblige, de Saint-Dizier-l’Evêque.

Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir d’être joint sur votre portable: les réseaux de téléphonie mobile sont plus que lacunaires au Paradis. Le lieu est à environ 45 minutes de promenade depuis la place d’armes de Bure et de ses chars d’assaut. Un long sentier rectiligne, avec un dénivelé pas tout à fait anodin, sert d’ultime palier avant d’atteindre la destination. Principales attractions du site, mis à part la chorégraphie lointaine et solitaire de quelques machines agricoles: un robot miniature tondeur de pelouses et une bâtisse abandonnée, autrefois bistrot épicerie de campagne, dont les cuisines sont aujourd’hui occupées par le Cercle des brasseurs (amateurs) de Bure.

Mais on y trouve aussi, de l’autre côté du chemin, la chapelle du Paradis et ses deux hublots latéraux faisant office de fenêtres. Le petit abri nacré a été refait à neuf en 2014, tout comme son court parvis en bitume noir. On y pénètre modestement, par une porte voûtée, flanquée de deux charmants pots d’œillets d’Inde, couleur or et feu.

Ce sanctuaire a été bâti par un charpentier, à la fin du XIXe siècle, pour avoir miraculeusement échappé à une amputation. Autrefois très fréquentée, la chapelle n’est aujour­d’hui utilisée q u’occasionnellement par les riverains. «C’est mon ancêtre qui a l’a construite, en remplacement d’un oratoire boisé fabriqué après une neuvaine à Notre-Dame des Ermites », souligne Joseph Vallat.

Eldorado pour qui fuyait l’Allemagne nazie, mais enfer et superstitions les jours de sabbat. Il y a trois siècles, l’endroit était considéré comme un repaire de sorcières. D’où peut-être l’idée d’ériger un refuge en l’honneur de Marie, pour chasser les esprits des ténèbres. Il paraît aussi que la contrée a servi de lieu de passage aux terroristes de la Fraction armée rouge, plus connue sous le nom de la bande à Baader, dont les membres ont été les auteurs de fusillades (1977) à la douane voisine de Fahy.

Mais sait-on exactement pourquoi ce petit bout de Jura s’appelle Le Paradis? «Sans doute parce que pour s’y rendre depuis Bure, il faut monter un peu», suppose René Riat, président du conseil de paroisse de Bure et adjoint au maire de ladite commune.

Hypothèse tout aussi dénuée de romantisme: les appellations Purgatoire et Enfer, qui généralement pullulent dans les régions où la population est profondément chrétienne, auraient été donnés en référence au microtoponyme d’une ferme plutôt bien située géographiquement.

Article parue dans "Le Temps" du 13 juillet 2015 - journaliste : Dejan Nikolic