baniere remparts porrentruy

Sur le chemin de Damas

Entre Mormont et Courchavon (JU), en Ajoie, un sentier didactique permet de mieux connaître l’arbre mythique qui a fait la gloire de la région: le damassinier. Un prunier que les croisés auraient ramené de Syrie et célèbre désormais pour l’eau-de-vie que l’on en tire.

 

Article de Migros-Magazine du 25 avril 2016

Texte : Laurent Nicolet  -  Images : Matthieu Spohn

 

 

 

Le damassinier est un peu comme le Jurassien: il donne quand il en a envie! Mais quand il donne, il est très généreux.» Ainsi parle Rolf Amstutz, rencontré sur «le chemin de Damas». Un sentier didactique aménagé par cet homme multitâche – agriculteur et arboriculteur bio, éleveur de bétail, menuisier, bûcheron, guide et interprète du patrimoine, tenancier d’un gîte rural, avec table d’hôtes. Le parcours en boucle, entre Courchavon et le hameau de Mormont, entend mettre en valeur les richesses de cette commune située à quelques kilomètres de Porrentruy (JU). Avec en fil rouge la découverte de l’arbre emblématique qui fait la gloire de l’Ajoie: le damassinier et sa petite prune rouge d’où l’on tire l’inimitable damassine.

Le guide Rolf Amstutz organise des dégustations de damassine.

 

Un arbre sauvage peu connu

De Courchavon, on commence par grimper, à travers une forêt de feuillus, au-dessus des méandres de l’Allaine. On arrive très vite devant une fontaine moussue taillée dans la roche calcaire et qui reçoit l’eau d’une source cachée dans la végétation. Au sortir de la forêt, on aperçoit les premiers vergers. «On connaît la damassine, explique Rolf Amstutz, mais le damassinier, on le connaît très peu.
"C’est un arbre sauvage, qui fleurit vite. Il peut subir des coups de gel ou de la grêle. De la damassine, il n’y en a pas chaque année."

Le damassinier est pourtant plus solide qu’on pense. Se reproduisant «en rejets et en drageons (des pousses qui repartent des racines, ndlr) , c'est toujours le même arbre en fait, c’est un arbre increvable».

 

La vérité est dans le fruit

Juste avant d’arriver à Mormont, un sommet de colline permet d’apercevoir au loin les Vosges d’un côté, la Forêt-Noire de l’autre. En traversant le hameau, on passe devant l’ancienne école. «Le plus beau bâtiment de la commune, que j’ai fréquenté pendant neuf ans», raconte Rolf Amstutz qui l’a racheté l’an dernier dans l’idée d’en faire «une école de la nature. Avec deux salles de conférence, une bibliothèque sur l’histoire du Jura.»

Pour l’heure, il y organise dans une cave voûtée des dégustations de damassine. Un alcool désormais soumis à une AOP (Appellation d’origine protégée) et un cahier des charges précis: «Elle ne devra par exemple pas être vendue avant la Saint-Martin de l’année suivante. Sinon, elle ne pourra s’appeler que «damasson». La damassine exige d’ailleurs toutes sortes de patience. «Il ne faut pas secouer les arbres, il ne faut récolter les fruits que lorsqu’ils tombent, sinon ils n’auront pas pris le sucre nécessaire.» Les précautions ne s’arrêtent pas là: «quand vous mettez les prunes dans le tonneau, vous devez vérifier, une à une, si elles sont bien mûres.


"Avec seulement 10% de fruits verts, votre damassine sera âpre. On ne peut pas tricher, c’est ce qui est beau avec ce produit."

 

 

Rolf Amstutz avoue pourtant personnellement préférer le fruit à la goutte. «C’est excellent, on pourrait le commercialiser comme l’abricot. Si on le distille plutôt, c’est parce que ça demande moins de main-d’œuvre.»

En redescendant vers Courchavon, on pourra s’écarter quelques instants du «chemin de Damas» pour découvrir en pleine forêt «la maison des contes». Une cabane qui servait aux bûcherons et que l’infatigable Rolf Amstutz a retapée, avec un coin feu où, assis sur des troncs et face aux flammes, on pourra griller des cervelas et écouter le récit de quelques légendes. En toile de fond, le damassinier toujours.

 

La «maison des contes» en pleine forêt.

 

Cela tombe bien: en contrebas, dominant Courchavon, gisent sous des amas de végétations et de remblais les ruines d’un château ayant appartenu au seigneur de Châtel-Vouhay. Rolf Amstutz aime servir aux hôtes de passage un récit à sa façon: ce serait une histoire d’amour qui serait à l’origine de la venue du damassinier dans le Jura.
"Le seigneur parti là-bas est tombé amoureux d’une Sarrasine rencontrée dans un verger de damassiniers. Un amour impossible évidemment à l’époque. Pour se consoler, il a ramené un arbre qui lui rappelait sa belle.»"

Rolf Amstutz assume complètement cette manière de mettre en valeur sa région en mêlant allègrement mythes et vérités. «On a besoin parfois de sortir des réalités de la vie.» Et tant pis s’il n’a jamais pu être prouvé que le seigneur de Châtel-Vouhay, grand amateur de ce passe-temps, s’était fait fabriquer un jeu de quilles en or.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet